Deuxième Forum IA : l'Europe doit se réinventer... mais ce ne sera pas facile

Deuxième Forum IA : l'Europe doit se réinventer... mais ce ne sera pas facile

Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État chargé du numérique, a conclu la matinée du deuxième forum parlementaire de l’intelligence artificielle en rappelant à quel point les débats sur l’IA avaient évolué depuis cinq ans, aussi bien auprès des experts que du grand public. Une maturité qui s’est reflétée dans le haut niveau des échanges des membres du panel. Certes, la majorité d’entre eux travaille directement dans ce domaine, mais les discussions ont pu aboutir à des questions cruciales sur les défis futurs de l’IA. En effet, si les sujets des tables rondes portaient sur les applications concrètes de l’IA et les enjeux de souveraineté, le véritable sujet du forum était l’Europe et sa capacité à se transformer dans un monde où l’IA sera omniprésente.

Repenser la société européenne et l’Europe en général n’est pas une mince affaire, et pourtant l’IA pourrait être moteur de cette nouvelle idéologie. Les élus LREM sont déjà alignés. Mounir Mahjoubi et les députés Paula Forteza et Cédric Villani ont tous parlé du rôle de l’Europe dans la course à l’IA et du fait qu’elle doit porter des valeurs différentes des autres pays. Pour Mounir Mahjoubi, un modèle européen, responsable pour l'humain et la planète, doit être défini, puis émerger face aux modèles californien (conduit par le profit) et chinois (innovation contrôlée par l'Etat), mais il faut « le faire en moins d’un an ». Eric Peters, rattaché à la commissaire européenne à l’économie et à la société numériques, est même allé plus loin dans la dimension philosophique en estimant que l’IA revient à questionner les libertés individuelles et notre capacité à « transposer les acquis des Lumières dans un monde avec de l’IA ».

Pour repenser l’Europe, encore faut-il être indépendant. De l’avis commun, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Et quand on parle de souveraineté, l’ombre des GAFA plane. Laure de La Raudière, députée AGIR, a alerté sur le manque d’infrastructures européennes pour héberger les données, ce qui devient pour elle un véritable enjeu de sécurité. En tout cas, il y a consensus, à juste titre, sur le fait que les données sont le moteur et la ressource principale de l’IA. En ce sens, il est primordial d’en avoir le contrôle. Mais il faut aussi les utiliser correctement et les chercheurs comme Antoine Bordes, directeur du « Facebook AI Research » de Paris, ou Cédric Villani ont rappelé que ce n’était pas tant la quantité de données, mais la qualité des jeux de données qui comptait et la capacité des universités européennes à en produire. Une idée bien résumée par le data scientist et CTO de la start-up Prevision.io, Nicolas Gaude : « La donnée brute ne sert à rien, ce qui sert c’est de poser la bonne question aux données. » Pour Antoine Bordes, c’est sur ce point que les plus gros progrès sont à venir, et il faut des investissements.

En ce sens, Eric Peters a annoncé que l’UE avait débloqué 9 milliards d’euros pour la transformation digitale, dont 3 milliards dédiés à l’IA, mais on ne sait pas comment cela s’articulera. Gérarld Darmanin, ministre de l’Action et des comptes publics, a lui expliqué que des projets d’IA seront alimentés par le fonds de transformation de l’administration public (FTAP), soit 200 millions d’euros cette année et 250 l’année prochaine. Il a aussi reconnu la tendance de l’État à couper les budgets dans l’informatique dès qu’il y avait besoin d’argent, et à compenser par une « bêtise technocratique » inutile. Il a promis que cela ne se produirait plus… Nous attendons de voir. Il a en tout cas conscience que l’IA va rendre certains emplois obsolètes et qu’il faut massivement investir sur la formation des fonctionnaires.

Un peu de concret enfin avec l’état d’avancement du plan stratégique de la France sur l’IA remis par Cédric Villani en mars dernier : après une mise en place un peu lente, les sujets éthique (sujet des « données d’intérêt général ») et santé (« Health data hub » en création) avancent bien, mobilité et défense ont besoin d'un « coup de boost ». L'environnement, en retard, doit d'être relancé. Pour cela, M. Villani compte sur Bertrand Pailhès, récemment nommé coordonnateur national de la stratégie en intelligence artificielle. En revanche, on a du mal à voir ce que l’Europe propose de concret et encore moins la moindre coordination entre États européens, et ce n’est pas Guillaume Klossa, conseiller spécial à la commission européenne chargé du numérique, qui nous a rassuré. Le projet dont il s’occupe étant un écran de fumée mélangeant IA, blockchain, neurosciences et même physique quantique appliquées aux médias…

Pour finir, l’idéologie d’une Europe plus libérale a été évoquée. D’abord avec Nozha Boujemaa, directrice de recherche à l’Inria, qui a fustigé le RGPD, qu’elle juge trop protecteur et révélateur de notre non-maîtrise des données. Elle a en particulier rappelé que le Cloud act américain l’avait rendu presque caduc puisque les États-Unis peuvent maintenant réquisitionner des données quand ils le souhaitent et sans accord. Paula Forteza a exprimé son désaccord, vantant un RGPD utile et un modèle qui fait même réfléchir les américains depuis les scandales à répétition. Elle a également sommé d’arrêter de vouloir à tout prix « créer un Google européen », mais plutôt se concentrer sur un nouveau modèle européen et sur les initiatives, nombreuses, qui existent déjà sur le Vieux continent. Puis il y a les partisans d’une ouverture totale des données comme Serge Palaric et Philippe Lerique, représentant respectivement Nvidia et Talan, qui aimeraient plus d’open source. D’abord parce que cette idée de partage est dans l’ADN de la recherche en IA, mais aussi et surtout parce que plus les entreprises pourront utiliser de l’IA, plus ils pourront vendre des processeurs pour l’un et du conseil pour l’autre.

Il y a donc des idées, quelques avancements concrets, mais seulement à l’échelle française. M. Mahjoubi a notamment rappelé que la loi Pacte devrait permettre aux chercheurs de plus facilement combiner entreprenariat et recherche ou que le French Tech Visa aidera à l’attractivité française en facilitant le recrutement de talents étrangers. Ils sont pourtant tous d’accord sur le fait que seul un projet européen pourra rivaliser face aux Américains et aux Chinois, mais le panel était à l’image de l’UE : incapable de se mettre d’accord entre un modèle protecteur et un modèle libéral. C’est pourtant ici que tout se joue et sur la capacité des acteurs européens à s’entendre sur un modèle viable faisant « converger conservatisme juridique et ouverture économique » comme l’a résumé Bertrand Pailhès. A faire en un an, cela ressemble à une mission impossible.